Des journées entières dans les arbres

Balade buissonnière dans les collections du musée, à la rencontre d’artistes invitées :
Clara Claus, Hélène Peytavi et Anne Slacik
12 septembre 2020 – 3 janvier 2021

Lieu béni des dieux, le jardin est un espace ordonné où, sous la main de l’homme, le chaos se transforme en refuge. Souvent clos, de préférence à l’abri des regards, il s’y déploie nombres d’arbres qui s’élancent vers le ciel. L’eau parfois y coule, les fleurs mélangent leurs parfums, les essences se mêlent et les chemins se croisent. Espace sacré par excellence, le jardin incarne les aspirations spirituelles des hommes.

Dans un imaginaire plus domestique, aussi loin que nos souvenirs nous
ramènent, le jardin accueille volontiers nos cachettes et nos cabanes, les rêveries joyeuses et les rires sonores de notre enfance. Devenu adulte, l’on sourit à l’évocation de ces journées entières dans les arbres, rempli de l’insouciance de la jeunesse et de la beauté du monde. Paradis perdu, et peut-être ici retrouvé.

Car véritable jardin ouvert sur la mer, Collioure apparaît aux visiteurs comme un Eden à l’heureuse harmonie.
Le botaniste Charles Naudin y crée à la fin du XIXème siècle « une pépinière d’enfants des tropiques » où se côtoient orangers, citronniers, magnolias et eucalyptus. En 1905, Henri Matisse et André Derain découvrent palmiers et pins parasols, comme autant d’oasis de verdure éclatants de couleurs. Et si la vigne, depuis le dernier tiers du XIXème siècle, a largement pris possession des collines environnantes, elle voisine avec les figuiers, oliviers et chênes-lièges qui abritent les jeux des gosses de Collioure, saisis par Augustin Hanicotte. A la même époque, Henri Vergé-Sarrat et Rolande Dechorain s’émerveillent devant les jardins de l’Horta, à proximité immédiate du couvent des Dominicains.

Encore aujourd’hui, les artistes, avec une conscience écologique nouvelle, s’emparent de ce jardin comme d’un espace miraculeusement préservé offert à la contemplation.
Les arbres d’Anne Slacik dialoguent avec les entrelacs de branches d’Hélène Peytavi alors que les charbons de Clara Claus nous invitent à souffler sur les braises pour raviver quelques esprits endormis.

Au fil des salles, les œuvres du musée dialoguent avec les travaux récents de peintres jardiniers et nous racontent la fascination des artistes qui, de souche ou récemment acclimatés, ont découvert ce jardin des merveilles.

Augustin Hanicotte – Cueillette de figues – 1925 – Pastel sur carton – 66 x 50.5 cm – Collection du musée d’Art moderne de Collioure

Les artistes invitées

CLARA CLAUS

Le jardin d’enfance de Clara Claus est perché dans les Pyrénées, juste là où elles rejoignent la mer Méditerranée. C’est un terrain tordu et sinueux, plein de recoins d’arbres et de murettes de pierres comme autant de petits labyrinthes. Les mauvaises herbes y côtoient harmonieusement une flore plus noble. Le sol, fait de grandes pierres plates instables et cabossées, est jonché de petits cailloux sans doute centenaires, d’épines de pin, de fleurs séchées de laurier rose et de feuilles de figuier et d’eucalyptus, qui périssent et tombent au bout d’une courte saison.
Ce sont ces fragments que l’artiste réceptionne dans son filet sensible pour invoquer la mémoire de l’enfance et en extraire les vestiges de ses premiers émois.
Dans un vieux mas encerclé de lotissements modernes, le jardin de Clara Claus imite la nature, l’échantillonne et la retranscrit en un écrin. Est-il possible -en revisitant ce terrain de jeu primordial – de se fier aux sensations de nature si vives ?
Entre fragments du jardin et images d’une mémoire diluée, Clara Claus élabore un laboratoire sensible qui questionne le rôle de la nature dans l’éveil au monde, entre éphémère et immortel.

Après douze années passées à New York, où elle a commencé à interroger les rapports entre mémoire et imagination, Clara Claus a choisi de rentrer en France. Aujourd’hui elle vit et travaille entre Paris et Banyuls-sur-mer.

ANNE SLACIK

La série de grands papiers présentés au musée de Collioure fait écho à un texte de Régine Detambel qui dit avec justesse la force primaire qui émane des arbres d’Anne Slacik.

Ceux-ci « n’ont rien d’une botanique amusante et descriptive. Elles font pénétrer dans la vie intérieure de la sève, surprendre la respiration des feuilles, apprécier le duvet des racines, déterminer les raisons de leur croissance et de leur épanouissement : des toiles vivant de la vie du végétal et conductrices de végétalité, des toiles que les mousses rongent et vivifient.
Ce n’est pas une idée d’architecture qu’Anne Slacik prend dans les forêts. Certes non, l’arbre de Slacik n’est pas ce bel être symétrique, à l’allure humaine, organisé comme un modèle.

Elle ne traite pas de l’arbre comme d’un modèle d’intelligibilité du monde, arborescences s’épanouissant de bas en haut, depuis les racines jusqu’au faîte, dont les pistes ouvrent tout un système de pensées et de savoirs hiérarchiques et fixes. Au contraire, chez elle, l’arbre retrouve ses propriétés de vivant. En son œuvre, le structurel disparaît au profit du végétal : ni branche ni branchette mais une enquête de détail sur l’humide… L’arbre de Slacik ne classe ni ne distribue, n’organise ni ne raisonne.

Slacik saisit la végétalité de l’arbre quand elle est encore fluide et chaleur, individualité organique immédiate, avant l’arborescence, avant le modèle hiérarchisé de l’arbre, sa structure dictatoriale, avant qu’il ne devienne un être organisé. »

Une sélection de livres peints et de papiers est présentée à la médiathèque de Collioure du 12 septembre au 24 octobre. Exposition visible aux horaires d’ouverture de la médiathèque.
En collaboration avec la galerie Samira Cambie, Montpellier – www.galeriesamiracambie.com

HÉLÈNE PEYTAVI

LES BOIS, 2020, encres sur bois, installation, format variable
‘‘Ce travail a été réalisé pendant le confinement : à la recherche d’un nouveau support, j’ai pris dans l’atelier ma vieille boîte de peinture en bois, gardée des dizaines d’années et qui avait fait tous mes déménagements d’ateliers, je l’ai démontée pour en faire le support d’un nouveau travail à l’encre sur bois. En tout 15 morceaux, de formats variés, désir de vitrail (transparence), à la recherche de la lumière, il y a aussi quelque chose de l’ordre de l’icône, du mystère dans cet enchevêtrement des bleus.’’

Sous les arbres, 2020, installation, 462 x 113 cm
‘‘Je voulais un motif qui se duplique à la manière d’un papier peint. J’ai divisé la hauteur du rouleau par 2. J’ai tenté le carré. Trop sûr de lui. J’ai extrapolé à partir des dimensions du bout de papier. Voilà, j’avais les dimensions du motif 56/42 cm. Combien et à quelle cadence répéter ce motif ?
Je voulais un chemin de bord de rivière, je voulais un paysage à fouler, un torrent à franchir. J’ai multiplié le motif, pas moins de 10, pas plus de 12, pourquoi pas 11 ? J’aimais ce nombre premier à 2 chiffres identiques ; il m’a donné la mesure.

Restait à trouver la matière.
Je voulais la transparence de l’aquarelle, je voulais le noir comme la fraîcheur de l’ombre, je voulais la lumière du papier comme un ciel d’été. Une image m’obsédait, sans le savoir, celle des feuillages que l’on regarde couchée dans l’herbe : du plus sombre au plus clair avec le sentiment d’être protégée de la cruauté du soleil.

J’ai travaillé ce all over comme
un paysage en le traversant à la recherche de l’ombre.’’